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"Marché des drogues sous contrôle": la fable de l'ONU

L'ONU serait-elle seule à trouver le bilan de sa guerre à la drogue positif...

http://www.rue89.com/2007/06/26/journee-mondiale-contre-la-drogue-bilan-detape-de-la-guerre-de-lonu 
Par Pierre-Arnaud Chouvy (CNRS)
26/06/2007 

Cette année encore, comme tous les 26 juin, les Nations unies célèbrent la Journée internationale contre l'abus et le trafic illicite des drogues. Mais, à un an de l'échéance fixée en 1998 lors de la session extraordinaire consacrée au problème mondial de la drogue de l'Assemblée générale des Nations unies (UNGASS), la situation mondiale des productions agricoles de drogues illicites est loin d'avoir été résolue, que ce soit par voie d'éradication ou par voie de substitution.

En effet, ni la destruction physique des récoltes de coca, de cannabis ou d'opium, ni les programmes de développement alternatif n'ont permis de faire diminuer les superficies couvertes par chacune des trois plantes à drogue (cocaïer, cannabis, pavot).

Cent ans de prohibition mondiale de certaines drogues et, surtout, plus de trente ans de "guerre contre la drogue" ont justifié que soient dépensés des dizaines et des dizaines de milliards de dollars dans d'innombrables campagnes d'éradication forcée et dans de bien moins nombreux projets de développement alternatif, en pure perte. Le recours aux campagnes d'éradication a été généralisé sur tous les continents, au cours des trente dernières années quels que soient les contextes et en dépit des conséquences contre-productives et des effets pervers engendrés.

Dans "The Politics Of Heroin" (2003), Alfred McCoy, analyste de longue date des rôles joués par les économies politiques des drogues illicites dans le jeu des relations internationales, dénonce l'échec de la "guerre contre la drogue" et tout particulièrement le fait qu'elle s'est révélée être clairement contre-productive. Trente ans de "guerre" ont ainsi accompagné l'accroissement des superficies cultivées en coca et en pavot mais aussi, si le seul exemple du Maroc devait être considéré, en cannabis. Et, malgré un coût total estimé à 150 milliards de dollars, elle n'a pas seulement échoué à réduire les superficies cultivées et les quantités produites, mais a aussi déplacé et dispersé les productions agricoles dans l'espace mondial, tout en contribuant largement à la militarisation de certains contextes de production.

La production d'opium en Asie fournit un exemple éloquent de l'échec et même de la contre-productivité de la guerre contre la drogue. En 1906, la Chine produisait 85% des 42000 tonnes d'opium mondial. Certes, lors du siècle de prohibition qui s'est depuis écoulé, la production illicite d'opium s'est effondrée, avec en tout et pour tout 4620 tonnes en 2005. Mais cette baisse de production est toutefois bien plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord puisque le niveau de production le plus bas a en fait été atteint au début des années 1970 à la suite de la suppression menée par les autorités chinoises au début des années 1950, et aussi grâce aux efforts de la politique multilatérale de la Société des nations puis de ceux des Nations unies.

De fait, en 1970, un an avant le lancement de la guerre contre la drogue de l'administration Nixon, seules 1066 tonnes d'opium étaient produites à l'échelle mondiale, soit quatre fois moins qu'en 2005. Pire encore, en 2006, l'Afghanistan produisait à lui seul 6100 tonnes d'opium, soit plus que la production mondiale en 2005, alors que dans le Pakistan voisin, vraisemblablement du fait des impératifs stratégiques de la guerre contre le terrorisme, la production connaissait une importante résurgence passée largement inaperçue.

Ailleurs, en Asie du Sud-Est, dans l'espace historique du Triangle d'or, les productions birmane et laotienne se sont certes effondrées au cours des dernières années, mais elles ont diminué à la suite de politiques locales de suppression forcée des cultures mises en place quasiment sans contrepartie et au risque d'un coût humain majeur. Ainsi, au Laos, où la production a chuté au cours des dernières années, seuls 5% des villages anciennement producteurs d'opium seraient concernés par des projets de développement alternatif.

Si l'on se fie aux objectifs fixés en 1998, les Nations unies devaient avoir résolu le problème de la production et de la consommation de drogues illicites, et donc a fortiori celui du trafic, en 2008. Elles devaient donc procéder à cette date à l'évaluation finale de la mise en ?uvre des résultats de la session extraordinaire de 1998. Mais l'échec patent des dix dernières années rend cette évaluation d'autant plus délicate que de nombreux acteurs de la société civile tiennent, sinon à y participer, du moins à s'assurer de son objectivité.

Alors qu'un Forum mondial des producteurs de cultures classées illicites (FMPCI) doit se tenir en Espagne en 2008 pour débattre des contextes et des enjeux de paysanneries confrontées à l'illégalité et à la guerre contre la drogue, il semblerait désormais acquis qu'il n'y aura pas de session spéciale consacrée aux drogues en 2008.

Production de drogue et stabilité des Etats, Chouvy, P.-A., Laniel, L., 2006, SGDN-CERI, mai 2006: rapport disponible sur www.geopium.org et www.laniel.free.fr

 

http://www.rue89.com/2007/06/26/journee-mondiale-contre-la-drogue-rapport-de-lonu 
Par Arnaud Aubron (Rue89)
Date : 26/06/2007

"On peut dire que la situation des drogues dans le monde est maîtrisée parce qu'il s'agissait jusque-là d'un train fou, d'une situation hors de contrôle, alors que nous atteignons une certaine stabilité. Concernant la production, le trafic ou l'abus et que l'on parle de cocaïne, d'héroïne, de cannabis ou d'amphétamine, la situation se stabilise." Evidemment, à entendre ces propos (en anglais dans la vidéo) du directeur exécutif de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Antonio Maria Costa, hier, à l'occasion de la journée mondiale contre la drogue et de la sortie du rapport mondial sur les drogues, on pourrait souligner que 200 millions de consommateurs pour un problème maîtrisé, c'est tout de même pas mal.

On pourrait ensuite objecter que le directeur de l'ONUDC se contredit lui-même en avouant que la situation était jusque-là hors de contrôle, ce sur quoi s'accordent tous les spécialistes sérieux de la question, mais qu'il s'appliquait lui-même méthodiquement à le nier contre toute évidence depuis des années.

Qu'avec une production de pavot en hausse de 50% en Afghanistan en 2006, il est quand même limite honteux de parler de "stabilisation du marché de l'héroïne".

Que prétendre que 42% de la cocaïne produite dans le monde est saisie par la police, quand on n'a en fait qu'une idée très vague de ce qui est produit et sniffé, est assez louche. Et que le rapport annuel du département d'Etat américain, publié il y a quelques jours, faisait lui état d'une hausse de la production de cocaïne dans les Andes. Que l'Europe n'a jamais autant consommé de cocaïne...

On pourrait aussi s'interroger sur le fait que le marché du cannabis, numériquement le plus important, est donné comme le meilleur exemple de stabilisation alors qu'il n'est absolument pas quantifiable en termes de production globale. Que si l'on a une idée de ce que le Maroc est capable de fournir en une année, aucune statistique n'existe concernant les pays du Nord, comme les Pays-Bas ou les Etats-Unis, potentiels plus gros producteurs mondiaux.

On pourrait légitimement douter du fait que la consommation de cannabis puisse être stable dans le monde alors que, au dire même de l'ONU, plus de 20 pays rapportent une "hausse importante" de la consommation contre cinq rapportant "une baisse importante".

Que le cannabis "dix fois plus fort" et "qui rend malade toute la vie", s'il est un thème à la mode, ressort encore aujourd'hui plus à l'incantation politique prohibitionniste qu'à la science.

On pourrait également objecter que, loin de se contracter ou "d'être sous contrôle", le marché mondial des drogues se transforme, s'adapte, raccourcit les filières, se fait plus discret. Ou utilise d'autres chemins, comme l'Afrique, nouvelle terre de conquête pour le trafic comme pour la consommation locale.

On pourrait, après tout cela, dire qu'un film comme celui qui accompagne pour la première fois la sortie du rapport (voir ci-dessus, en anglais), qu'une telle ?uvre de propagande, images d'arrestations et d'éradication à la clé, fleure bon la Guerre froide ou l'entre-deux-guerres.

Bref on pourrait se dire que tout cela n'est pas très sérieux de la part d'un organe de l'ONU. Mais non, tout bien réfléchi, on ne le dira pas et on invitera plutôt, pour ne pas avoir totalement perdu son temps et apprendre tout de même des choses sur le sujet, à lire l'excellente tribune du chercheur Pierre-Arnaud Chouvy, publiée hier sur Rue89.

 



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